EXTRAITS DU FONDS PIERRE CLION : LA CHAPELLE DU CHÂTEAU DE CHÂTELAILLON (par Denis Briand)

Le dépôt de Pierre Clion, coté aux ADCM, recèle de pièces assez diverses. Parmi celles-ci, un gros classeur a particulièrement retenu notre intérêt.
Ce document, intitulé “Églises, chapelles et prieurés de l’histoire de Châtelaillon” renferme une série de notes plus ou moins mises en forme. Elles ont été compilées à partir de sources très diverses parmi lesquelles nous distinguerons des minutes notariales châtelaillonnaises qui sont d’un apport plus que précieux.
Concernant son organisation, la compilation de Pierre Clion s’articule selon une division en huit items :
L’église Saint-Jean l’Evangéliste de Châtelaillon
L’église des Trois Canons
L’église Sainte-Madeleine de Châtelaillon
Le prieuré Saint-Romard
Le prieuré de Séchebouc
Le prieuré de Notre-Dame-de-Lileau
La chapelle Saint-Nazaire du Château de Châtelaillon
La chapelle de Saint-Jean-des-Sables.

Cet article constitue donc la première livraison d’une série, laquelle vise à la publication complète mais revisitée de ces différents chapitres.
Par là, nous espérons avant tout, rejoindre le but personnel du chercheur qui souhaitait avec ses notes “faciliter les recherches des futurs historiens”. De la sorte, et avec cette diffusion que Pierre Clion n’a pu lui même formaliser de son vivant, nous espérons bien pouvoir communiquer et faire connaître l’existence de son travail.
En second lieu, il nous semblait, aussi, assez important de figer la paternité de cet important effort à l’heure ou de nombreux imposteurs exercent çà et là sans citer leurs sources.
Enfin, sur un plan plus personnel, cette publication sérielle nous permet d’adresser, par la même, au chercheur, une forme d’hommage, que nous n’avons malheureusement pas pu lui rendre de son vivant.

Nous vous proposons donc aujourd’hui, avec ce premier article, la compilation des notes en relation avec la chapelle Saint-Nazaire de Châtelaillon, la chapelle du château médiéval disparu.
Pour vous présenter ces informations d’une manière simple mais toutefois complète, nous les avons organisées autour de l’essai de synthèse déjà tenté par le rédacteur. Mais, quand une citation était trop sommaire, nous avons pris soin de la redévelopper. Encore et à fin d’être utile aux chercheurs, nous avons aussi tenté de rendre, comme il se devait, les références bibliographiques plus ou moins bien signalées par Monsieur Clion. Enfin, nous nous sommes proposés d’apporter quelques observations ou illustrations quand nous l’avons jugé nécessaire :


1. Description architecturale.

Sur la gravure de Claude Chastillon (1) représentant Châtelaillon (2), on voit, vers le centre, en ruine, la chapelle du Château; disproportionnée certainement, et bien trop grande par rapport à la tour ronde et au donjon; mais elle avait dû impressionner le graveur qui s’est attardé à en figurer de nombreux détails :
Son abside en cul-de-four, sa voûte en berceau, ses colonnes massives - dont les rayures d’ombre du graveur ont fait croire à Duplais des Touches qu’il s’agissait de colonnes romaines à cannelures - ses ouvertures en plein-cintre, tout celà paraît du Xe ou XIe siècle.
Il nous est facile de comparer cette architecture avec la proche chapelle de Sainte-Radegonde d’Angoulins ou de Monthereau avant qu’elles ne s’écroulent faute d’entretien, ou avec la vénérable nef en ruine de l’église de Vouvant ; la restauration d’une chapelle de l’église de Saint-Dizant du Gua en Charente-Maritime vient récemment de mettre au jour une voûte en berceau en pierres et des colonnes qui ressemblent fortement à notre sujet. (3)

2. Mentions d’archives et bibliographiques.

La plus ancienne date connue de l’existence de cette chapelle, se trouve dans un curieux document du XIIIe siècle appelé Manuscrit Lee, du nom de son inventeur (4) et intitulé : «Tote l’Histoire de France» :
Clodoveus (l’an 507) vinc a Enguolesme... Après s’en ala a Chastelailion e fit hi l’abei Saint-Guanelo et gita en les Guoz. Après s’en vinc à Muron e fit l’iglise e gst hi Saint Mabires... Après si s’en ala dequi à Vircon e ocist hi les Guoz qui l’avaient oni e porco si est apelée la terre Aunis e fit hi une yglise de Notre Dame Saincte Marie.
p. 41 : Pépin fit le mostier Sainct Jehan Dangeric e dona hi tote la terre d’entre la Seure (la Seura e la Charenta) e la Charante e l’iglise Sainct Sever de Chouveu (de Chauveau - Chaniers) e jadis fu abeie e fit totes les yglises qui sont entre cey eves e l’iglise d’Oleiron et de Chastelaillon e les desmes a Sainct Martin de Ré...
p. 42 : A Chastelallio fu seveliz li trésors de l’iglise e de la province en la chapelle dans chastel soz louter... (5)
Les deux Pépin ayant régnés sur l’Aquitaine de 817 à 856, on peut penser d’après ce texte que la chapelle du château existait avant l’église paroissiale.

L’abbé Briand nous dit à ce sujet (6) : «Isambert favorisa l’église de Saint Vivien situé près de Chastelaillon, et qui était une dépendance du prieuré de l’île d’Aix. L’acte fut passé dans la chapelle du Château qui était sous le vocable de Saint Nazaire.»

En 1865, l’abbé Cholet nous apprend avec des précisions et en latin dans son ouvrage «Les ruines de Châtelaillon ou du prieuré St Romuald» (page 14) : «Dans un titre authentique qui a sa date certaine entre 1107 et 1114, Isambert II seigneur de Chatelaillon abandonne une redevance à l’église de Saint-Vivien. L’acte commence par faire connaître le donateur : Ego Isembertus Castris Allionis. C’est le seigneur de Châtelaillon qui donne à Cluny ; l’acte se termine en faisant connaître le lieu où la donation est rédigée : «Actum est hoc apud Castrum Julii, in capella Sancti Nazarii» passé au château de Jules, dans la chapelle de Saint-Nazaire et devant de nombreux témoins».
L’abbé Cholet ne donne pas sa référence mais on la retrouve dans l’ouvrage d’Elie Berger «Richard le Poitevin» (8) qui renvoie aux travaux du père Arcère (9).

C’est ensuite en 1430, selon Amos Barbot (10) que l’on trouve une autre indication : «... à l’entour desquels murs (de Chatelaillon) estoient toutes les autres tours et principalement du costé de laditte mer, vers lequel estoit bastie l’église qui y estoit, le pan de laquelle faisoit laditte muraille de la ville...».
Effectivement, la gravure de Claude Chastillon nous montre bien la chapelle surmontant les murailles. Cette mention est d’ailleurs citée dans E. Berger «Richard le Poitevin» p.112 (8).

Dans les deux gros volumes manuscrits du Terrier de Châtelaillon datant des années 1439 à 1470 (11) nous avons, avec l’énumération des redevances au seigneur, la description de la ville de Châtelaillon ainsi que la liste des habitations ; relevons (12) : «Une place ou souloit avoir murailles... tenant d’une part au chemin qui va de la maison du Saint-Esprit à la maison de feu Jehan Roy, d’autre part à une venelle, par laquelle on vait en la Chapellenie, d’un bout à une rote qui va de laditte Chapellenie à l’hébergement aux Potez...»

En 1508, la chapelle existait toujours, Claude Masse nous raconte cette histoire (13) : «En ... (blanc)... l’église subsistoit encore dans ce chateau, puisqu’il est sûr que Monsieur le Baron de Chastelaillon père de celuy-ci a dit à des personnes dignes de foy qu’un paysan lui avoit rapporté que Monsieur son grand-père avoit épousé dans l’église qui estoit près de l’île d’Aix»
Le seigneur contemporain de Claude Masse était Louis Green de Saint-Marsault ; son père était Pharamond Green de Saint-Marsault à qui cette histoire fut donc racontée ; il était le petit-fils de Daniel Green de Saint-Marsault qui en 1508 a épousé Suzanne de Blois du Roullet ; ce mariage aurait donc eu lieu dans la chapelle Saint Nazaire du Château de Châtelaillon. (14)

Et l’avant-dernier document serait la gravure de Claude Chastillon nous montrant en 1604 la chapelle en ruine, et en partie effondrée.

Enfin, nous trouvons dans les registres de visite des paroisses de l’Aunis (visite de Jousseaume, le 6 juin 1639) (15), la visite de l’église de Châtelaillon dans laquelle : «on nous avait dit que la pierre d’ung autel estoit cassée estai la même qui estoit en l’ancienne église ruinée par la mer.»

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Observations à porter à propos des notes et du texte de Pierre Clion :

(1) Ce document, auquel fait référence Pierre Clion, est titré «L’antienne forteresse de ... dicte le château de César comme il se voit à présent». Il fut dessiné par Claude Chastillon en 1604. La gravure originale est détenue à la Bibliothèque municipale de Bordeaux sous la cote H264. Nous en donnons ici une reproduction.
(2) l’attribution de cette gravure non localisée au château de Châtelaillon ne fait plus aucun doute depuis l’excellente analyse de Pierre Clion publiée sous le titre «Châtelaillon, Fouras et les gravures de Claude Chastillon» dans la Revue de la Saintonge et de l’Aunis, tome XVII, pages 61-69.
(3) Pierre Clion mentionne quelques autres points de comparaison possibles avec :
- le bas côté droit intérieur de St-Eutrope de Saintes suivant la photographie n°11 (chapitre St-Eutrope) qu’il a pu en voir dans l’ouvrage de Jean Eygun et Jean Dupont «Saintonge romane» paru en 1970 aux éditions Zodiaque.
- l’église de Vertheuil (Médoc) où pour lui les colonnes extérieures des absiodioles et celles intérieures du déambulatoire, avec voûte en berceau sont les mêmes que celles de St-Nazaire du château de Châtelaillon. Il renvoie aux Actes du Congrès de 1987 de la Société française d’archéologie en Bordelais et Bazadais paru en 1990.
- église de Lalande de Fronsac où les colonne et châpiteaux sont alternés avec fenêtres romanes. Voûte en berceau très semblable à St-Nazaire du château de Châtelaillon)
- églises de Lesterp (Charente) et de Cellefrouin (Charente) qui ont des colonnes extérieures et baies indiquées comme étant du XIe siècle par Charles Daras dans son article «Les églises du XIe siècle en Charente» publié dans le bulletin des Antiquaires de l’Ouest de 1959-1960. Selon Pierre Clion, l’intérieur de Cellefrouin est typiquement le même que St-Nazaire, avec une seule colonne, et non pas une demie accolée de deux petites. Chapiteaux sans décor comme le choeur de Puypéroux qui est en abside comme St-Nazaire.
(4) révélé in AHSA, t. XLV-XLVI, page 34
(5) Cette dernière information est mentionné pour la première en 1898 dans un article de Louis Audiat («Une chronique saintongeaise du XIIIe siècle») paru dans le tome XVIII du Bulletin de la société des Archives Historiques de la Saintonge et de l’Aunis, à l’occasion de la publication en 1897 de «Tote l’Histoire de France» par M.-A. David Nutt et M.F.-W. Bourdillon d’après les deux seuls manuscrits connus.
(6) Briand (Joseph), Histoire de l’Eglise Santonne et Aunisienne, La Rochelle, Boutet,1843. Le paragraphe qui nous intéresse figure dans le tome premier page 329.
(7) monographie disponible à la médiathèque Michel Crépeau de La Rochelle à 4 exemplaires sous les références : Ms 3034B ; 2509C ; 20447C C ou 8129C ou bien à la Bibliothèque nationale de France.
(8) Berger (Elie), Notice sur divers manuscrits de la Bibilothèque vaticane, Richard Le Poitevin, moine de Cluny, historien et poète..., Paris, 1879.
(9) Arcère (Louis-Etienne), Histoire de La Rochelle et du pays d’Aunis, La Rochelle, 1756, tome II p.638 preuves.
(10) Barbot (Amos), Inventaire des titres chartes et privilèges de La Rochelle, de 1199 à 1575, publié par Denis D’Aussy in AHSA, t.XIV, 1886.
(11) Disponibles à la Médiathèque Michel Crépeau de La Rochelle : Ms n°2691 «Compte de recettes et de mises faictes par Mathurin Dussault, receveur de Châtelaillon pour très haut et très puissant seigneur Monseigneur le Comte du Dunois et de Longueville (1470-1471)» ; et Ms 2692. Ces documents ont été en partie publiés ou du moins analysés par G. Musset (in Revue de la Saintonge et de l’Aunis).
(12) folio 115 verso
(13) Médiathèque Michel Crépeau de La Rochelle, Ms 31 - Claude Masse : 1712, Description de Chatelaillon.
(14) Cet épisode est cité dans un document coté à la Bibliothèque de la Marine à Rochefort sour la référence 12°2237 intitulé «L’ile d’Aix à travers les temps» du Dr Garnier, 1909 page 30.
(15) cf BMLR Ms 774 folio 51
(16) Pour conclure, signalons l’article «Notes et schéma synoptique pour tenter de servir à la localisation du Castrum Allionis» que nous avons signé en 2006 et dans lequel nous donnons : une localisation assez précise de la chapelle sur la carte actuelle ; le créneau temporel au cours duquel elle a du disparaitre à la mer ; ainsi qu’une description sommaire de l’édifice (cf in Briand (Denis), Angoulins Châtelaillon Traces et Vestiges du passé, Expression-Hist, 2006).