Dans le second quart du XVIIIe siècle, François Le Masson du Parc, inspecteur général des pêches du poisson de mer, fut envoyé par ordre du Roi sur tout le littoral atlantique afin de comprendre les problématiques inhérentes à l’exploitation des ressources halieutiques. Le manuscrit de son inspection “paroisse après paroisse” est un document tout à fait exceptionnel. Nous le confirmant, Denis Lieppe, chercheur titulaire à la Sorbonne, nous indique que ces procès-verbaux de visite constituent non seulement un inventaire mais également une description sans équivalent des engins, outils et techniques de pêche. - Notons, au passage, que ce chercheur publie, dans un ouvrage à paraitre en septembre 2007, l’ensemble des procès-verbaux concernant la pêche maritime sur les côtes du ressort des amirautés de Marennes, La Rochelle et des Sables d’Olonne, sous le titre «Pêches et pêcheurs du domaine maritime et des îles adjacentes de Saintonge, d’Aunis et du Poitou, du nord de Bordeaux au sud de Nantes, au XVIIIe siècle» -. Dans les archives, nous retrouvons les travaux de François Le Masson du Parc parmi les collections des archives centrales anciennes de la Marine déposées aux Centre Historique des Archives Nationales à Paris, précisément aux pièces 18 à 24 de la série C5. Dans le détail de ce témoignage unique, trois folios nous intéressent tout particulièrement puisqu’ils concernent Angoulins. Voici ce que l’on peut en dire : En premier lieu, cette visite nous renseigne sur l’existence de deux types, bien déterminés, de pêches pratiquées sur le littoral angoulinois au début du XVIIIe siècle : la première, de loin la plus répandue, s’effectue à pied, qu’il s’agisse de la pêche de poissons au filet, ou de la pêche à la crevette pratiquée à la treille. La seconde est une pêche bien plus confidentielle puisqu’elle se pratique dans une enceinte maritime privative appelée écluse. Ce type de pêche, que nous nous sommes déjà employés à décrire plus en détail, consiste à emprisonner le poisson à marée descendante dans ces parcs délimités de murs de pierres sèches. A leur extrémité, des paniers tressés appelés bourgnes sont disposés afin de prendre le poisson. Disposées sur la banche, ces écluses enclavent donc une large portion de l’estran angoulinois. le marché des ammodiations, révélé par nos dépouillements de minutes notariales, nous renseigne très bien sur le mode de faire-valoir indirect de ces pêcheries, attesté d’ailleurs ici par les différentes mentions d’occupation. Mais mis à part quelques vagues données dans ces actes de fermes d’écluses, aucune information géographique ne nous était alors connue pour l’Ancien Régime. Le document que l’on doit à Lemasson du Parc est donc, à ce titre, très précieux puisqu’en comparaison d’avec la cartographie que l’on connait de ces pêcheries pour le XIXe siècle, ce témoignage tend à nous apporter les informations nécessaires à la détermination des plus anciennes écluses connues à Angoulins. Mieux encore, la sixième d’entre elles nous donnerait une clef très précieuse concernant la localisation du port dit de “La Chenau neuve”, havre méconnu et disparu mais que nous n’avions pourtant pas hésité à placer à l’embouchure du coi de St-Jean-du-Sable dans un précédent article... Ce procès verbal ouvre donc de larges et belles perspectives de travaux à mener autour de la pêche à Angoulins, qui au demeurant reste très mal documentée avant le XXe siècle. Mais voyons sans plus tarder ce texte, avec ici restituée, in extenso, la partie du procès-verbal de 1727 qui concerne notre village (nous remercions d’ailleurs Denis Lieppe pour nous avoir communiqué la transcription de cet extrait) :
<< Ayant fini nostre visite chez les pescheurs de Chastelaillon, nous, commissaire inspecteur susdit, suivi et guidé comme dessus, descendant le long du platin de sable aux bords de la mer, sommes venus dans la paroisse d’Angoulin. Il y a à la vérité un bateau mais toutes les pesches qui s’y pratiquent se font à pied, la coste commençant à devenir ferré et couverte de roches.Et ayant fait venir le sindic des matelots, nous nous sommes transportés avec luy dans les maisons des pescheurs où nous avons trouvé seulement des touillaux, des seines et des treuilleaux. Les folles ou rets à touils sont les vrayes demies-folles, ayant toutes le calibre diminutif des folles de l’ordonnance. Il y en a de trois sortes. Les plus larges mailles ont quatre pouces six lignes en quarré, les moyennes quatre pouces trois lignes et les plus serrées seulement quatre pouces aussy en quarré. Les mailles des seines que nous avons pareillement trouvées estre hors de service comme celles des pescheurs de Chastelaillon et dont ceux d’Angoulin nous ont assuré qu’ils ne se servoient plus depuis la deffense à eux faite par les officiers de l’amirauté de La Rochellesont de trois diverses grandeurs. Les plus larges n’ont que huit lignes, les autres sept lignes et les plus serrées six lignes seulement en quarré. Les pescheurs ont aussy des trulots ou treuilleaux pour faire la pesche des chevrettes ou de la santée. Les mailles des sacs sont de trois sortes, depuis cinq lignes en diminuant jusqu’à trois lignes seulement. Ce sont ceux qui font les pesches comme les pescheurs d’Angoulin qu’ont peut nommer proprement des pescheurs de pied et comme ils sont voisins de La Rochelle, la plus part des pauvres gens s’occupent à cette pesche dont le produit qu’ils en retirent à la ville leur aide à payer une partie des tailles dont ils sont surchargés.Il y a à Angoulin huit écluses ou parcs de pierres de la même forme que ceux que nous avons trouvé autour de l’isle d’Oléron dont quelques-unes sont abandonnées et d’autres sont louées à des pescheurs qui les font valoir et attendu que la marée étoit alors montante, nous n’avons pu nous transporter dans ces écluses. Elles ont à la passe ou à l’égout des bourgnes et bourgnons comme nous en avons vu aux autres écluses, à la différence que le bout de la tonne ou bourgne qui s’engage dans la bourolle ou le bourgnon est placé sur le terrain et tout à plat, en sorte qu’il n’en peut pas résulter le même abus qu’aux gorres ou écluses dont les tonnes et l’égout des bouteilles sont élevés de quelques pieds au-dessus du terrain, en sorte qu’il s’en trouve quelques unes qui sont souvent élevées de deux à trois pieds au moins. Ainsy tout le fray qui a entré avec la marée dans la pescherie n’en peut jamais sortir. Comme il se trouve dans ces écluses des fosses ou claires où il reste toujours de l’eau, les pescheurs y font la pesche des chevrettes avec leurs petits treuilles. La première des écluses d’Angoulin allant de Chastelaillon à La Rochelle est placée sur la platerre du Ché, appartient au sieur Massé d’Angoulin, est occupée par le nommé Monier et néanmoins tombe en décadence. La deuxième écluse ou parc de pierres est placée au S.S.O. de la première, appartient au sieur Desmoulins, conseiller à La Rochelle, est occupée par le nommé Gigot. La troisième écluse ou pescherie de pierres sèches est joignant de la précédente, appartient à la dame Belletote et est occupée présentement par le nommé Simon Brisson. La quatrième écluse joignant encore la précédente appartient au sieur Gabaret, capitaine de vaisseau, est encore occupée par ledit Brisson. La cinquième écluse, voisine et contigue de la précédente, placée au S.S.O. appartient au sieur Curé d’Angoulin, est abandonnée. La sixième écluse ou parc de pierres est placée par le travers du port de Chenau, appartient au sieur Braguie, est abandonnée. La septième écluse est placée dans le platin de Chastelaillon vis-à-vis l’abbaye ; est nommée la petite Borgne ; appartient au sieur commandeur de Langon et est actuellement occupée par le nommé Henry Bessons. La huitième et dernière écluse d’Angoulin est joignant et contigue de précédente ; est nommée la grande Borgne ; appartient audit sieur commandeur et est occupée par ledit Bessons. Il y avoit encore autrefois sur cette coste diverses autres écluses qui ont esté abandonnées par les propriétaires depuis plus de quarante années. Ceux qui tiennent les pescheries du commandeur de Langon luy payent chaque année quinze livres pour chacune.Après laquelle visite finie, nous, commissaire inspecteur susdit, suivi et guidé comme dessus, sommes venus en la paroisse d’Estrées. >>
Denis Briand (article paru in PNPSHA, Expression-Hist, 2007)
Denis Briand (article paru in PNPSHA, Expression-Hist, 2007)