Le testament de Elie Louis Seignette, premier maire d'Angoulins (par Denis Briand)

Parmi un très important fonds d'archives inédites qui nous a été confié, j'ai pu extraire un document pour le moins singulier : il s'agit de l'original du testament olographe d'Elie Louis Seignette. Fameux négociant, gros propriétaire foncier angoulinois, ce personnage fut surtout, en marge de ses activités politiques dans les sphères rochelaises, le premier maire d'Angoulins.

Rédigé le 25 fructidor de l'an XII (11 septembre 1804) son testament a été déposé quelques mois plus tard auprès de François Elie Bérigaud, notaire à la résidence du bourg d'Angoulins, par Mariette Varache, sa femme de chambre. Deux jours après le décès daté du 13 prairial de l'an XIII (1 juin 1805), la domestique se présente donc au notaire, à fin de lui remettre une petite enveloppe cachetée à la cire rouge et qui porte l'inscription "Paquet destiné à Monsieur François Elie Bérigaud notaire et qui doit lui être remis aussitôt mon décès, Angoulin".
Après ouverture, le notaire découvre une lettre qui lui est adressée, ainsi qu'une seconde enveloppe, cachetée de cinq cachets de cire rouge et portant l'inscription "Testament et dernières volontés d'Elie Louis Seignette demeurant Angoulin déposé chez Monsieur François Elie Bérigaud, notaire, pour être à la réquisition de Mariette Varache ma femme de chambre et qui ne pourra être ouvert qu'en présence dudit notaire et de trois de mes fils charnels, fait à Angoulins le 25e fructidor an XII - signé, E.L. Seignette".
Le mot destiné au notaire énonce :
"Je m'adresse à vous comme à un ancien ami et comme à un homme public sur l'honnêteté duquel on peut compter. Ce paquet doit vous être remis aussitôt mon décès. Il a pour objet de vous prier de vous présenter aussitôt chez moi, pour demander que toutes les clefs vous soient remises, en ne laissant à la disposition de ceux qui pourront se trouver chez moi que le nécessaire. Vous ferez aussitôt avertir trois de mes fils charnels. Une fois réunis, vous pourrez leur rendre les dites clefs à moins que pour leur propre tranquillité et le nombre d'absents intéressés ils ne veulent faire intervenir le Juge de Paix.Quant à mon testament, que vous avez ci-joint et qui intéresse plusieurs de mes héritiers, il est destiné à vous rester en dépôt jusqu'à ce que Mariette Varache ma femme de chambre requiert que vous ayez la bonté de le faire connaître pour réclamer ses droits dans le cas où mes héritiers auraient négligé l'exécution d'un pareil testament qu'ils trouveront dans mon portefeuille. Dans ce dernier cas, cette pièce dont vous êtes porteur ne pourra être ouverte qu'en votre présence et trois de mes fils ou ceux qui pourraient les représenter, un seul ne pouvant faire pour deux. J'attend de notre amitié et de nos anciennes liaisons, votre exactitude à vous conformer à mes dernières intentions pour exécuter ponctuellement ce que je vous recommande. Je fais des voeux bien sincères pour votre bonheur et celui de toute votre famille, fait à Angoulins le 25 fructidor an 12. signé E.L. Seignette"
Devant maître Bérigaud, trois des fils de Elie Louis Seignette, à savoir Gabriel Elie Louis l'aîné, Paul et Elisée ainsi que Mariette Varache, la domestique, a lieu l'ouverture du paquet cacheté... A l'intérieur, sur une feuille de papier timbré de la dimension de cinquante centimes, le testament, écrit de la main même d'Elie Louis Seignette, révèle :
"Testament et dernières volontés de Elie Louis Seignette demeurant à Angoulins soussigné,
Je crois à une cause première que je ne peux définir, il m'est impossible d'apprécier jusqu'à quel point l'auteur de toute chose s'occupe des hommes. Si leur conduite privée pouvait être dirigée par sa volonté, il serait coupable de toutes nos fautes. J'en conclue à l'inefficacité de la prière, la nature étant dirigée par des lois générales qui livrent les événements au hasard et aux fatalités, bonnes ou mauvaises. Je n'ai jamais redouté aucune peine éternelle. Je n'espère aucune récompense, notre passage dans ce monde est trop court pour que rien de ce qui arrive puisse être compassé en bien ou en mal éternel. Ainsi j'ai vécu, ainsi j'espère mourir. Après mon décès suit ce que je désire qu'on exécute ponctuellement.
J'ai donné à mon fils aîné mon portrait et dans les temps d'une aisance factice m'a permit de faire pour lui plus que je n'ai pu pour aucun autre de mes enfants ce qui peut compasser ce que je destine à ses frères et j'espère qu'à cet égard il reconnaîtra la justice de mes dispositions. Cependant, je lui délègue comme d'usage dans notre famille, la vente et fabrication du sel Seignette. Je pense qu'il en trouvera de fabrique pour le reste de sa vie, il doit en payer la valeur à ses cohéritiers sur le prix de quatre francs le kilogramme. Je voue à l'eau probe et à l'ignornation ceux de mes héritiers qui pourraient chercher à mettre quelque obstacle à cette disposition.
Je donne, à mon fils Paul, mes pistolets garnis d'argent.
Je donne, à mon fils Arzac, mon épée.
Je donne, à mon fils Pierre Elizée, ma montre et sa chaîne.
Je donne, à mon fils Séverin, ma canne à poignée d'or, ma broche de col, mes boutons de manche et tout autres petits meubles d'or ou d'argent à mon usage personnel, une paire de manchette de dentelle d'Alençon et une idem de Valenciennes et comme il est trop jeune et pas assez fortuné pour en faire usage lui même il en fera don à qui bon lui semblera.
Toutes mes hardes et nippes à mon usage seront partagées entre mes fils Paul, Pierre Elizée et Séverin. Si l'un d'eux est absent à mon décès et pourvu d'une manière avantageuse, celui ou ceux présents disposeront de la totalité, mais dans aucun cas mes gendres n'auront rien à voir dans tout ce qui est à mon usage personnel. S'il n'y a avait aucun des trois de mes fils désignés à même de s'emparer de ce que je lui destine, le tout sera conservé pour être remis au premier à même de réclamer exécution des mes dernières volontés.
Je déclare formellement qu'aucun des enfants qu'ai pu avoir Mariette Varache, fille de chambre à mon service, que j'ai toléré après différentes circonstances dans sa conduite, ne m'appartienne pas et n'ont aucun droit aux biens faits, que dans toutes autres circonstances je n'aurai pas manqué de leur faire.
D'après son aveu, d'après celui de mon fils Pierre Elizée, j'ai donné quelques secours à un nommé Pierre déposé à l'hospice le 9 prairial an XII n°3025. Nourri par la nommée Favreau à St Rogatien dans les seules vues d'humanité et dans ce que m'a paru désirer Pierre Elizée.
J'ai d'ailleurs lieu d'être satisfait des services que cette fille m'a rendu. En conséquence, je dispose en sa faveur et veut qui lui soit donné après ma mort, à elle Mariette Varache, un lit de siamoise bleue garni en dedans d'indienne piquée et doublée, sa couette, son traversin, trois matelas, couverte de laine, courtepointe, châlit. De plus, je veux que sa vie durant ma succession, soit obligé de lui servir annuellement dix livres de pain par semaine sa vie durant. Je lui donne en outre deux paires de draps de domestique de maison bons, douze serviettes communes, un couvert d'argent. Je l'invite au travail, seule circonstance qui puisse lui procurer le bonheur que je lui désire. Je me propose de prendre toutes les précautions ultérieures pour qu'aucun de mes héritiers ne soit lésé, mais Mariette Varache, à laquelle Mr Bouin seul m'a fait remarquer des qualités que je ne lui avais pas connues jusqu'alors, doit rester 40 jours chez moi après mon décès, payée et nourrie, pour avoir le temps de chercher un asile. Si quelques uns des mes héritiers manquaient aux égards dus à ma recommandation à cet effet, cette fille sera fondée à réclamer, contre eux, 150 livres de dommages et intérêts.
J'ai éprouvé bien des adversités dans ma vie, mais aucune ne m'a été aussi pénible que les reproches que se sont permis quelques uns. Je leur pardonne et souhaite qu'ils finissent à cet égard leur carrière plus heureusement que moi qui était très éloigné par ma conduite de craindre pareil avanie. Il est des plaies qui ne cicatrisent jamais.
Je regrette de ne pas laisser plus de fortune à mes enfants, mais je les prie de remarquer qu'ils auront chacun plus que je n'ai reçu de mes père et mère.
Je fais des voeux bien sincères pour le bonheur de mes fils, de mes filles, de mes gendres et de mes petits-enfants.
Je recommande à mon ami Arzac, qui parait dans l'aisance et le plus désintéressé, de s'occuper de ma succession pour que tout y soit fait avec équité et justice.
Vous aurez un compte à rendre à Madame veuve Colonna et les résultats doivent présenter une dette d'environ 4000 livres qui lui sont bien légitimement dus, le seul reproche que j'ai à me faire est de ne l'avoir pas liquidée plus promptement et de mon vivant mais il y avait impossibilité.
Il n'y aura que des dettes courantes et quelque argent dû à Arzac qu'il m'a prêté dans les moments de gêne dans laquelle je suis depuis dix ans.
fait An goulins le 25 fructidor de l'an 12 signé E.L. Seignette
"

Ainsi s'ouvre donc la succession de ce célèbre angoulinois mort à 63 ans. Dès le lendemain, l'inventaire de ses biens, effets personnels ainsi que de ses titres et papiers débute. Il sera donc bientôt question pour nous d'aborder, dans un prochain article, le mobilier et le mode de vie d'Elie Louis Seignette. Nous découvrirons ainsi sa maison et nous ferons à cette occasion un intéressant passage dans l'atelier qui a autrefois servit à la fabrication des sels Seignette...