Les cahiers de doléances d'Angoulins (Jean Joguet)

Le 26 février 1789, il y a eut à Angoulins, comme dans toutes les paroisses de France, une réunion des habitants en vue de présenter leurs doléances et d’élire des représentants de l’assemblée du Tiers Etat de La Rochelle ; celle-ci, à son tour, devait condenser ses doléances dans un cahier unique et choisir ses députés aux Etats Généraux de Versailles. Doléances, plaintes, remontrances, telles sont les idées directrices qui ont présicé la rédaction de ces cahiers où tous les sujets de revendications sont successivement examinés : administration, justice, impôts, chasse et pêche, pigeons, commerce, etc... Il y avait bien longtemps qu’il n’y avait eut d’Etat Généraux... En principe, ils devaient être réunis par le roi à chaque fois qu’un changement de politique devenait nécessaire. Mais ceux de 1610 s’étaient si ridiculement terminés qu’ils avaient dégouté à tout jamais le pouvoir absolu par leurs criailleries partisanes. En 1789, les conditions n’étaient plus les mêmes et il n’est pas besoin de rappeler ce que tout enfant peut lire dans son cours d’histoire de France ; mais je voudrais rappeler que les habitants d’Angoulins ont eux-mêmes participé à ces préludes de la Révolution française.Ce furent des bourgeois qui rédigèrent en quatorze pages, le cahier des doléances de la paroisse : De La Coste, un juge sénéchal, Seignette, un bourgeois négociant, membre de l’Académie de La Rochelle, et d’autres qui signèrent pour la forme. Angoulins, était en ce moment, et plus peut-être qu’aujourd’hui, dans la banlieue ; de nos jours il y a exode de travailleurs rochelais, tandis qu’avant 1789, il y avait prise de possession des terres par les grandes familles. Ces bourgeois n’aimaient point la noblesse, mais ils ne valaine pas mieux que les anciens seigneurs et ne se génaient pas pour pressurer le menu peuple de fermier et de sauniers. Leur influence date surtout de la Réforme, du moins à Angoulins ; au XVIII°S, l’accroissement de leurs richesses, dû au traffics coloniaux et à la traite des nègres leur permit facilement d’acquérir des terres et mêmes des droits seigneuriaux. Ces bouregois, des philosophes, font leurs premiers pads dans la démocratie ; dans une dizaine d’années, en l’an VIII, Seignette, l’un des signataires du cahier de 1789, présentera pour sa commune, au sous-préfet de La Rochelle, des revendications plus réalistes. Pour l’instant, ils semblent illuminés par cette faveur royale de dire enfin ce qu’ils pensent, et ils s’embrouillent dans des considérations générales, mais puisque ceux sont eux qui forment le peuple, tout doit retourner vers leur bien-être et celui de la “grand‘ville”. Vraiment, ce cahier d’Angoulins me déçoit, comparé à d’autres d’Aunis ; mais ailleurs y avait-il autant de bourgeois illuminés ?
Cette introduction était nécessaire pour comprendre les larges extraits du cahier de doléances que je vais donner. 1789 est pour l’histoire d’Angoulins, un tournant qui compte.

AU ROI, Portés aux pieds d’un monarque, Père de ses peuples, qui cherche la vérité et la justice, notre reconnaissance, notre fidélité surtout l’assurance d’une confiance sans limites dans l’auguste assemblée dont ce Roi bien faisant veut être l’ami et le conseil . Saisir avec éclair le premier éclat du bonheur, ne pas perdre de vue que Louis XVI a pris en main un spectre de fer qu’il pouvait trouver cent mille complices prêts à exécuter ses volontés arbitraires et qu’il lui a fallu tout son discernement pour rassembler autour de lui quelques hommes vertueux afin d’éclairer et seconder ses bonnes intentions, lui procurer le seul bien qu’il pu ambitionner, le bonheur public, son auguste épouse, le premier prince de son sang sont aussi les amis de la justice, ils jouiront du bien qu’ils veulent faire.
Après cette introduction grandiloquente de fidélité et d’attachement au Roi, les auteurs du cahier présentent leurs doléances sur l’Administration :<< Supplier le roi d’employer tout les moyens de dévoiler les hommes avides et concutionnaires, recevoir les plaintes, les faire vérifier, examiner par des personnes choisies et désintéressées, punir le calomniateur décidé, protéger le dénonciateur qui ne veut que le bien de la société... >>
Puis ils demandent pour la province :<<des états particuliers qui puissent s’occuper de l’amélioration locales...>>.
<<Les frais de régie de cette administration doivent s’opérer à La Rochelle à beaucoup moins de frais que partout ailleurs, la ville est peuplée de personnes riches qui ne demanderaient pas mieux que d’avoir un état et de servir leur province avec désintéressement et si contre toute attention ils étaient capables de cupidité, il est prouvé que c’est dans les places de commerce que l’on tire le meilleur parti du numérique puisque les receveurs actuels de Saintes et autres y font verser leur argent pour l’employer en papier à leur profit... >>
Suivent des considérations générales sur les ports et les objets << qui doivent porter à la charge de la grande administration >> - la centrale - << si cela était réservé aux provinces, l’économie rendrait tout mesquin et nuisible à la tranquillité générale... S’il est enfin question d’améliorations particulières pour la Saintonge, fussent-elles mêmes contraires aux habitants d’Aunis, la majorité des voix les obligeraient de y acquiescer, serait-il proposé quelques dépenses pour notre province, la minorité des voix rendrait nos projets infructueux, cette communauté serait on ne peut plus nuisible à nos intérêts. >>
C’est le tour des impositions : <<Un seul et unique impôt, une juste et égale répartition anéantit tout arbitraire, tout privilège... les êtres intermédiaires qui augmentent les frottements de la Machine, détruisent tout sans rien créer, ne doivent plus subsister, chaques provinces doivent avoir leurs receveurs particuliers qui verseront au Trésor Royal. Il faut de bonne heure les accoutumer à des rétributions médiocres ; les agents publics qui reçoivent du pauvre comme du riche ne doivent pas donner l’exemple du luxe et de la prodigalité... Détruire les Gabelles... qui obstruent le commerce, entretiennent une guerre intestine, peuplent les galères, coûtent au peuple deux fois plus qu’elles ne rapportent tant par les frais de perception que par particuliers qu’en retire l’armée oppressive de cette Machine infernale... mais comme il porte plus sur le riche s’il faut qu’il subsiste, des lois publiques simples et bien connues, toujours placées à côté de la perception.>>
Après avoir traité de l’administration et des impositions, les auteurs des Cahiers abordent un sujet épineux, celui de la Justice :<<La justice n’est utile que pour conserver les propriétés et maintenir l’ordre. Si l’état des chsose est trop lucratif, tant pour les chefs que pour les adhérents, elle dégénère en abus, entretien plus qu’elle ne détruit les discussions qui sont un des fléaux les plus cruels et qui pèsent le plus sur la Société...>> Ils réclament <<des lois criminelles qui donnent l’exmeple de l’humanité... une réforme des lois civiles, un code national, clair, précis, à la portée de tout le monde, qui détruise les abus pernicieux qu’entraînent avec lui ces interpréations des lois qui souvent embrouillent plus qu’elles n’éclairent... Les juges toujours choisi parmi les hommes les plus indépendants, il serait à désireux qu’ils n’eussent aucunes propriétés et qu’ils fussent obliger de placer tous leurs capitaux au Trésor Public pour l’avoir en rente sur la Nation...>>

L‘AGRICULTURE :
<<C’est aussi le cas de répéter que la suppression des gabelles fera fleurir nos salines, celle du tabac ouvrira une nouvelle branche à la culture, celle des aides perfectionnera la fabrication de nos vins et nous mettra de niveau dans tous les marchés de l’Europe... Notre Province est plus cultivée que jamais et malgré que les paturages ne soient pas abondants, la bonté du sol les multiplie , il pourrait se faire encore beaucoup d’élèves, et il serait juste qu’elle partagea tous les encouragements que le Roi donne pour augmenter et perfectionner l’éducation des chevaux? Une foire de bétail trois fois par an aux portes de La Rochelle serait un spectacle d’encouragement pour les habitants propriétaires... C’est à la campagne où l’aisance est la plus resserée, les moindres accidents font des malheureux sans pain. Le dernier hiver a présenté le spectacle le plus affligeant ; c’est une classe qu’il faut protéger et prémunir contre le découragement de la misère et les secourir par le travail, semer, entrtenir les principes d’honnêteté et de loyauté, les éclairer, ne les point tromper, jamais n’indiquer un précepte sans le pratiquer, les intéresser au bien pour l’amour propre, tout homme convaincu publiquement d’une mauvaise action exclu de toutes délibérations patroissiales, punir avec sévérité ses propriétaires de fief qui abusent des faveurs accordées dans le principe à des seigneurs honnêtes, effraient, tyrannisent, persécutent leurs tenanciers soustraient et tronquent leurs titres ; à quoi ils seraient moins exposés s’ils savaient lire et écrire...>>

L’ECOLE :
C’est la partie la plus intéressante pour l’histoire sociale de la paroisse : l’école qui, dans l’esprit des rédacteurs des cahiers, permettrait d’affranchir la classe paysanne de la servitude ; idée qui a suivi son cours depuis lors, mais dont il ne faut pas exagérer l’importance. Bien avant 1789, il y eut à Angoulins, des maîtres d’école, et la proportion des illettrés n’y était pas plus forte qu’ailleurs.Pour cela, un maître d’école dans chaque paroisse serait utile ; il pourrait être entretenu dans notre banlieue, par un retour d’équité, sans être à la charge, au peuple, ni au Roi. En 1380 par transaction faite sous l’autorité de Charles Martel et de la bulle de Clément sept, les évêques de ce diocèse jouissaient du centain à la charge d’entretenir les curés. En 1681, le Clergé tout puissant obtint au parlement, dans la personne de Mgr Laval, évêque, de percevoir le centain... ne serait-il pas juste de le restituer aux paroisses pour le consacrer au fixe d’un maître d’école et d’un chirurgien...Nos campagnes seraient la pépinière fertile de la population s’il l’on pouvait trouver quelques moyens de veiller à la conservation des enfants depuis leur naissance jusqu’à six ans. Il est étonnant le nombre qui périt par la misère et le défaut de soins, il est très ordinaire de voir des mères de famille n’avaoir qu’un enfant après en avoir mis douze ou quinze au monde.Quelques données démographiques confirment le bienfondé des doléances des angoulinois : sur 240 naissances, il y a plus de 100 enfants qui meurent avant d’avoir atteint l’âge de cinq ans. Il y eut sans doute quelques progrès réalisés, après 1750, dans la lutte contre les maladies infantiles ; Angoulins eut sa part dans les heureux résultats des cours d’accouchement de La Rochelle. Malgré tout les doléances de 1789 n’avaient rien d’exagéré.

LA MILICE :
Supplier le Roi de supprimer toute espèce de milice, en ajoutant bien peu de choses au frais quelles entrainent, on se procurerait une même quantité d’hommes de bonnes volontés et l’on ne jetterait pas le deuil et la désolation dans les familles, cela détruirait cette empreinte d’esclavage, pire que celui d’Afrique ; les hommes de nos côtes, choisis de préférence pour les milices de mer, sont peut-être les moins propres à cet état, car il ont tous une grande accrétée dans le sang et beaucoup de disposition à sa dissolution, le chagrin les rend nonchalants, le scorbut s’en empare et ce sont des hommes perdus...
LE COMMERCE
<< C’est la culture qui a créé le commerce, c’est le commerce qui vivifie l’agriculture, sur ses rapports, tout ce qui l’intéresse nous intéresse, on rencontre dans cette classe de la société des hommes bien précieuse et honnête. Mais c’est celle de toutes où la bonne foi et la réputation est la plus nécessaire... Pour celà nous désirerions que le commerce fut... dégagé de toutes les entraves de la fiscalité, puni, déshonnoré le fraudeur... Les courtiers nous paraissaent diminuer la concurrence des acheteurs, ils font perdre au cultivateur l’avantage de toutes les grandes révolutions, augmente le mal de l’abondance par les difficultés de débouchés, mettent à contribution toutes les parties sans rien créer... C’est ainsi l’unique ressource des agioteurs jeu d’hasard si cruel et si pernicieux aux spéculations sages et médiocres, facilitent aux grandes maisons l’accaparement des affaires... L’anéantissement des privilèges fixera à la campagne la retraite de nos riches commerçants qui y porteront des moyens et des améliorations. Le commerce conservera les hommes fortunés et à talent que les circonstances faisaient gémir et décidaient à parcourir une autre carrière pour eux et leurs enfants...Les auteurs des cahiers passent à d’autres sujets qui se retrouvent d’ailleurs dans toutes les doléances de la France en 1789 : la lettre de cachet (il faudrait tout une page pour en parler et même réformer certaines idées ) la chasse et les pigeons ( pensez aux ravages qu’ils faisaient aux récoltes , c’était un droit seigneurial ) la corvée ( qui entretient les grandes routes ? Celui qui ne s’en sert jamais...)

LES DEPUTES
C’est ici qu’il est essentiel de jeter les yeux sur les hommes les plus honnêtes, les plus indépendants, les plus isolés, connus par quelques grand trait à qui on ait pas une faute à reprocher, fut-elle involontaire... ce n’est pas un orateur, un grand génie, qu’il nous faut, s’il ne réunit pas toutes ces qualités, c’est une belle âme qui nous est nécessaire ; l’auguste assemblée dont-ils seront membres indiquera tous les moyens, il ne faut que choisir et saisir, souvent celui qui propose le moinsest celui qui voit le mieux...Avec de tels députés que seront les Etats Généraux ?Etablissement tutélaire... où nos députés doivent employer toute l’honnêteté, tous les égards pour se concilier l’affection du Clergé, de la Noblesse, adhérer à tout ce qu’ils proposeront de lumineux et d’équitable, leur persuader que l’abandon volontaire de leurs prérogatives pécunières augmentera leur considération et notre reconnaissance...Nous faisons des voeux pour la conservation du meilleurs des Rois et de son Auguste Epouse.
Fait et arrêté dans l’assemblée tenue le 26 février 1789.

Signé :
DelaCoste, juge sénéchal de la chatellenie d’Angoulins ; F. Guerry, syndic ; E.-L. Seignette ; Jean Largeau ; P.-L. Branche ; Véron ; Jacques Bonneaud ; Gaillard ; René Bouteillié ; Bouet ; Brochet ; P. Penard ; P. Albert ; Poniard.


Article et relevés effectués par M. JOGUET Octobre 1955, L’Echo.