Une navette à filet gallo-romaine trouvée à La Manon


article de Denis Briand, dessins de Michaël Brunet




La découverte
Dans le milieu des années 1980, sur son terrain au lieu-dit La Manon, à Angoulins/mer, M. Robert Cassagnes mit au jour, fortuitement, divers objets ainsi que quelques monnaies gallo-romaines. Sans porter plus d’intérêt à ces découvertes, celles-ci furent, tout de même, précieusement conservées, puisque l’une d’elles - une tête de lion de belle facture - retint particulièrement son attention.Quelques vingt années plus tard, alors que je m’attelais à la rédaction d’un article destiné à une publication grand public (1), M. Robert Cassagnes me fit part de ses trouvailles. Connaissant fort bien le contexte antique du secteur de la découverte, pour avoir consulté et alimenté la carte archéologique de cette zone, je me penchais aussitôt avec un très grand intérêt sur l’une de ces occurrences, une petite tige pliée, en alliage cuivreux (bronze ?), de section circulaire, terminée à chaque bout par une extrémité refendue en une sorte de petite fourche à deux dents (cf dessin donné par Michaël Brunet (2)).Imaginant la forme développée d’une longueur de 15,2 cm, j’interprétais très vite l’objet comme une navette à filet gallo-romaine, analogue à celle que j’avais pu croiser dans une note de Philippe Duprat publiée dans Roccafortis (3). Soumettant, sans tarder, l’objet à l’érudition de Michel Feugère (CNRS), spécialiste de l’instrumentum gallo-romain, j’eus la confirmation formelle de mon idée :
La navette à filet, un objet rare mais « de type normalisé »
A son sujet, le chercheur m’apprit que cette aiguille fut, sans nul doute, utilisée pour fabriquer ou réparer les filets de pêche. Rapportée en contexte antique, elle répond, nous précise l’érudit, à une même typologie. Et de me joindre un précieux article extrait de sa vaste bibliographie (4) : Cette étude (et notamment la partie sur les instruments de chasse, de pêche et d‘agriculture avec en particulier l’inventaire, la liste et la carte de répartition des navettes à filet en France, qu’il propose avec Pierre Abauzit) est, à ce jour, la monographie de référence de ces objets. C’est, en effet, l’un des rares documents réellement à même de nous renseigner sur ce type de mobilier. Nous y apprenons, entre autres, que cet objet est presque invariablement fait en bronze (sauf en de très rares exceptions, où on le rencontre en fer). Il y est décrit comme une simple tige, longue de 12 à 20 cm environ, terminée à chaque extrémité par une sorte de fourche aux dents plus ou moins resserrées. La caractéristique de tous ces objets est que les deux extrémités se présentent sur des plans perpendiculaires. On les identifie en effet comme des navettes autour desquelles s’enroule le fil pour réparer un filet; la rotation d’un quart de tour entre chaque passage de la fourche assurait à la bobine ainsi constituée une forme régulière.
En considération de cette typologie, nous remarquons qu’en plus d’avoir eu ses deux fourches écrasées, notre exemplaire a subi deux déformations : à la fois une altération de l’axe des fourches mais aussi une courbure de la tige, dont la cause demeure indéterminée mais témoigne, vraisemblablement, d’un usage secondaire pour lequel quelqu’un aura détourné la fonction première de l’objet.
Michaël Brunet nous propose une restitution de la forme originelle supposée.
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(dessin pour le web ne reflétant pas la qualité de l'illustration réalisée par Michaël Brunet et qui est publiée dans notre bulletin)

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Remarques
Parmi les observations portées par Michel Feugère et son collaborateur Pierre Abauzit dans leur étude, un doute est porté sur la destination de pêche des filets concernés par ces navettes. Si aucun mobilier associé ne peux le confirmer à Angoulins, la proximité immédiate du littoral semble toutefois être l’argument de poids qui fait pencher l’interprétation en faveur d’un usage en lien avec une problématique halieutique.
A l’instar de Philippe Duprat dans son article, notons avec intérêt que la carte de répartition des navettes à filet en France met en évidence ce que Pierre Abauzit nomme un vide intriguant se dessinant sur presque toute la Gaule occidentale. Il faut savoir au sujet de la façade atlantique, que la liste accompagant la cartographie de cette répartition dénombre seulement deux exemplaires publiés : - un premier à Plonévez-Porzay (Bretagne), Kervel-Kergoasguen (Sanquer 1975, 351, fig. 21, 3 ; d’une longueur d’env.165 mm)- et un autre à Saintes (Charente-Maritime) (5) (signalé par G. Roche-Bernard et Guy Vienne). Postérieurement à cet inventaire, deux nouveaux exemplaires sont ajoutés :- Philippe Duprat rapporte donc une navette à filet, trouvée en 1973 à Saint-Agnant sur le site gallo-romain dit du Châtelet (Charente-Maritime) (6) et signale une autre mise au jour sur le site de la villa gallo-romaine des chapelles à Port des Barques (fouilles de 1999).Aujourd’hui, avec la notre, ce ne sont que cinq navettes (quatre seulement sur le littoral atlantique) qui ont été mises au jour dans l’Ouest de la Gaule romaine et publiées. Lors de la réalisation de cette cartographie, Pierre Abauzit et Michel Feugère s’interrogeaient sur cette répartition inégale et lacunaire. Ces deux auteurs en venaient même à se demander si celle-ci pouvait s’expliquer en raison d’un type de navette différent, fait d’un matériau périssable par exemple. Aujourd’hui, la question d’une culture régionale autre semble s’évanouir à la lumière de ces nouvelles mises au jour : il semblerait effectivement que notre mise au jour, ainsi que celles de Philippe Duprat, commencent à documenter et à combler les lacunes cognitives. Ces dernières tiendraient donc plus au manque de découvertes déclarées en contexte de fouilles qu’à l’indigence de l’artisanat régional en matière de navettes en bronze.
Enfin, rappellons que Michel Feugère nous apprend que ce type d’instrument quand il est en bronze “apparait dans le courant du Ier siècle avant notre ère et évoque une importation italique”. Ce constat nous renseigne sur l’antiquité probable de notre objet, datation qui nous avait été, largement suggéré par les données contextuelles du site de La Manon et par les monnaies voisinant la découverte.
Aujourd’hui conservée par Yasmine Vergne-Labrousse (6) animatrice du patrimoine à Allassac (Corrèze), la navette devrait revenir, à son initiative, dans notre région, puisque l’instrument fait actuellement l’objet d’une procédure de don à fin d’être reversée, in fine, à un musée local.La navette à filet en bronze est un outillage rare avec sa quarantaine de cas publiés en France. Avec cette découverte, l’exemplaire de La Manon, constitue donc un très précieux document attestant, de plus, d’une activité de pêche au filet sur le littoral angoulinois, à l’époque gallo-romaine.

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(1) cf Traces gallo-romaines in Denis Briand Angoulins Châtelaillon, Traces et vestiges du passé, Expression-Hist La Rochelle 2006.
(2) Michaël Brunet, dessinateur et consultant en archéologie - 6, rue de la Coudre 21270 Perrigny-sur-L’Ognon.
(3) Philippe Duprat, La navette à filet gallo-romaine du Châtelet (Saint-Agnant), in Roccafortis, 3e série, III, n°18, sept. 1996, p.66.article disponible en ligne à l’adresse suivante : http://seucaj.ifrance.com/navette.htm
(4) Michel Feugère, Pierre Abauzit, Les navettes à filet en France, in M. Py (dir.), Recherches sur l ‘économie vivrière des Lattarenses (Lattara V), Lattes 1992, pp.144-145.
(5) Guy Vienne, Le canal de dérivation à Saintes, in Recherches archéologiques en Saintonge, 1993, pp.107-108, CD 409
(6) Camille Gabet et Paul David, Le site gallo-romain du Châtelet, SGR, 1973.


article paru in PNPSHA n°1, premier trimestre 2007