Les Tourettes (Jean Joguet)

Sur le plan cadastral de 1810, un chemin portait le nom de chemin des Tourettes. C’était celui qui longeant l’actuel terrain de sport va rejoindre le moulin du Pont de la Pierre. Une maison seigneuriale qui, au début du XIXe siècle, abritait encore les demoiselles Maccarthy, bienfaitrices de la paroisse et de la commune: à leur sujet, répondant à une enquête sur les pauvres, E.L. Seignette, maire d’Angoulins, écrivait en l’An VIII : Nous avons dans cette commune les citoyennes Maccarthy qui se distingue par les bienfaits réels, les soins, les conseils et les attentions que rien ne peut remplacer.
Aux XVIe et XVIIe siècles, l’histoire de la seigneurie des Tourettes est plutôt celle d’une famille. Les Brétinault étaient originaires de Bretagne; le plus ancien connu commandait au début du XVe siècle le château de Nantes. Un de ses petit-fils, Gilles, contre le gré de ses parents, vint se marier à La Rochelle et y prospéra puisque en 1518, il était échevin. Son fils, du même prénom, fut conseiller au présidial et échevin en 1554. Il eut de deux mariages sept fils et filles, dont Louis qui fut sieur de Pampin et des Tourettes et épousa Elizabeth Furgon, la fille d’un maire de La Rochelle.
De 1597 à 1604, dans les minutes de Maître Perroy, notaire à Angoulins, Louis Bretinauld est cité comme seigneur des Tourettes et du Pin. Cette dernière seigneurie est aliénée pour les trois quarts en 1614 par sa veuve en faveur de Jean Berne qui récupère l’autre quart en 1623 sur Jacques Bretinauld, un fils de Louis. En cette même année 1623, étaient propriétaires des Tourettes Jean de Vienne, sieur du Tranchier, et Judith Bretinauld, sa femme, autre enfant de Louis.
En 1629, lors d’un affaire concernant l’hérédité de Jacques, nous retrouvons les enfants de Louis Bretinauld: Judith, veuve de Jean de Vienne; Madeleine, femme Labadye, sieur des Ouches, et Marie, veuve de Jean Thévenin, sieur de Gourville. Cette dernière habitait La Rochelle lorsque, en mai 1629, au lit et malade, elle fit son testament: à chacune de ses servantes, Jeanne Rousseau et Marguerite Audouyn, elle lègue 300 livres; aux filles de Nouël Cornouyn, son bordier, soixante livres de meubles; à l’église d’Angoulins, soixante livres. Marie Bretinauld ne mourut point et en 1631 le testament fut annulé.
Il n’est point rare de constater dans les testaments de pareils legs à des serviteurs:ceux-ci font partie de la famille. Lorsqu’une servante se marie, c’est une véritable fête au château; ainsi, en 1631, Me Oclerc, notaire à Angoulins, enregistre le contrat de mariage de Marguerite Audouyn avec Etienne Chevallier, laboureur à Marsilly. Les dames de Brétinauld signent et Marie donne à la “pro parlée” cinquante et une livres et un journal de terre au Paradis. En 1633 se marie Elizabeth Rocard avec Pierre Coustant, laboureur à Thairé.Il y avait alors aux Tourettes un nouveau maître, et il signe au contrat. C’était André de Mazières, sieur de Voultron et du Grand Paradis, dit “Buzay”, qui épousa avant 1636 Marie Brétinauld. Ils moururent probablement sans enfant, et la seigneurie passa aux parents les plus proches. En 1663, elle appartenait à Henry Mordant, époux de Judith de Vienne, une fille sans doute du possesseur de 1623. En 1685, elle revint aux Brétinauld, écuyer, sieur des Chaumes, qui habitait la paroisse de Saint-Médard-d’Aunis, dans sa maison noble des Brétinières.
Jacques Bretinauld avait trois enfants, Gilles, sieur des Bretinières, Théodore, sieur des Chaumes, et Françoise-Angélique, qui habitait La Rochelle. Ses affaires n’étaient point brillantes malgré ses maisons nobles et roturières, ses terres, ses vignes, ses prés, ses bois, ses garennes, et marais dans les paroisses de Saint-Médard, Saint-Christophe, Clavette et Angoulins; il dut même combler quelques dettes criardes en affermant les Tourettes à Samuel Voyer, un marchand de Marennes.
Jusqu’à présent, il n’avait pas voulu partager ses biens avec des enfants bien avancés en âge; cependant le 2 décembre 1685, il constate qu’il n’en peut plus. Estant dans un âge avancé, voulant se mettre en repos pour le reste de ses jours, se voyant accablé par les procès et instances que les créanciers à luy font journellement et qui ne manqueraient par leurs chicanes absorber si peu de biens qui luy reste..., il leur délaisse tout contre 350 livres de pension et l’extinction de 4.715 livres de dettes. Jacques Bretinauld fut inhumé dans l’église de Saint-Médard le 3 février 1686.
Ce vieillard qui ne voulait point dételer aima sur ses vieux jours sa gouvernante, Marie Poumier, et en eut plusieurs enfants naturels tous reconnus. Le 26 février 1674, on enterre Pierre, âgé de 20 mois; le 11 novembre 1686, c’est le baptême de Catherine; il y eut un autre Pierre. Françoise-Angélique la grande sœur, s’en occupe après la mort du père; Pierre entre en apprentissage chez un cordonnier et Catherine chez une couturière.
Françoise-Angélique mourut en novembre 1688. Elle occupait à La Rochelle, rue Juiverie, une chambre chez le maître chirurgien Jean Escarré-Deschamps, qui fit faire l’inventaire de ses biens. Ses deux frères restent donc seuls propriétaires des Tourettes; en 1693, Théodore, qui est lieutenant d’infanterie au régiment de la marine, afferme sa part à Pierre Vibert. Puis c’est l’obscurité sur la famille.
En 1672, François Oualle, bourgeois de La Rochelle, s’en rend adjudicataire par suite de la saisie des biens des héritiers de Jean Massé, capitaine de navire, à la requête de Louis-François Jouin, sieur de La Tremblay. La maison est dans un état lamentable, n’ayant pas été entretenue depuis nombre d’années; l’acquéreur en fait faire procès verbal de visite, et ainsi nous avons une description sommaire de la maison des Tourettes.
Par le portail, nous entrons dans la cour; du côté de l’orient, un petit cellier et une tour joignent le logement du métayer qui se compose d’une chambre basse, d’une chambre haute, d’une grange et de la buanderie aux grandes ponnes maçonnées. Le logement du maître est contigu: au rez-de-chaussée, une salle et une cuisine pavée de petits carreaux; au premier, une petite chambre au-dessus de la buanderie, un cabinet ou antichambre, une grande chambre au-dessus de la salle, et un petit grenier à côté. D’autres dépendances: un cellier ou salloge joignant la cuisine, un fourniou, un grand cellier avec un treuil turquois, une grande grange et les toits à bœufs et à cochons; une autre tour au midi, un puits, le jardin avec un autre puits; l’ensemble est entouré de murs.
En 1765, Victoire Billaud, la veuve de François Oualle, fait réunir un conseil de famille pour examiner et remédier à une situation qui est loin d’être brillante; il y a là David Oualle et Laurent Colonna d’Ornano, oncles paternels; Etienne Viette de la Rivagerie, cousin issu de germain... qui décident d’aliéner les Tourettes. Jean Baptiste et Catherine Maccarthy de Macteigne, frère et sœur, s’en rendent acquéreurs le 19 janvier 1765 devant le notaire rochelais Fleury, pour la somme de 21.500 livres. Il n’est donné que 2.600 livres aux vendeurs, le reste devant servir à acquitter des dettes ou des rachats de rentes; cependant, il est servi une rente foncière annuelle de 325 livres évaluée en capital à 6.500 livres.
La famille Maccarthy habitait Angoulins depuis au moins l’année 1757, où nous voyons dans les registres paroissiaux le baptême et la sépulture d’un enfant sauvage canadien appartenant à M. de Maccarthy, enseigne des vaisseaux du Roi. En 1765, elle acquiert le domaine du Pas-des-Eaux pour lequel est rendu hommage à Gayot, seigneur de Cramahé. A la Révolution, les Tourettes ne sont pas vendues comme bien national et restent la propriété des citoyennes Maccarthy qui meurent sans postérité connue.

J. Joguet (deux articles parus dans Sud-Ouest)